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> AMNESTY : De nombreuses personnes ne recourent pas aux prestations sociales auxquelles elles auraient droit. Quelle est l’ampleur de ce phénomène en Suisse ?
< Elisabeth Gutjahr : Avec la hausse du coût de la vie, traduite notamment par l’augmentation des primes d’assurancemaladie, des loyers et des charges locatives, la situation est loin d’être rose. Tous les cantons n’ont pas encore réalisé des études à ce sujet mais les chiffres déjà collectés, par exemple dans le canton de Berne, indiquent qu’une personne sur trois environ ne recourt pas aux prestations sociales.
> Qui est concerné ?
< Il s’agit principalement de personnes de nationalité étrangère, de travailleurs pauvres (working poor), et parfois aussi de personnes âgées.
> Comment expliquer que ces personnes renoncent à leurs droits ?
< Les explications sont multiples. Les personnes de nationalité étrangère renoncent aux prestations sociales par crainte que leur permis B ou C soit révoqué ou non renouvelé, conformément aux dispositions de la Loi fédérale sur les étrangers et l’intégration. Pour les Suissesses et les Suisses, les raisons avancées sont notamment le nombre de documents à remplir, la lourdeur administrative, le sentiment de honte, la volonté de s’en sortir seul…
«Les personnes de nationalité étrangère renoncent aux prestations sociales par crainte que leur permis B ou C soit révoqué ou non-renouvelé.»
> Avez-vous observé une différence entre ville et campagne ?
< Oui. À la campagne, cela semble plus difficile de recourir à l’aide sociale. On repère aisément la personne qui pousse la porte d’un service social. Ce qui peut engendrer un sentiment particulier de honte chez les personnes qui auraient besoin de soutien. Mais au fond, à la campagne comme en ville, on privilégie les solutions de nature à éviter l’aide publique aussi longtemps que possible.
> Comment les cantons romands réagissent- ils face à cette situation ?
< Le Covid-19 a mis en évidence la situation de ces personnes en situation de pauvreté ou de précarité qui passaient par des organisations caritatives pour obtenir des aides alimentaires. C’est à cette occasion que des cantons comme Genève ont pris la mesure des conditions précaires dans lesquelles vivait cette couche de la population. Des solutions ont ensuite été mises en place pour faciliter l’accès aux prestations sociales publiques. D’autres cantons avaient déjà identifié le problème auparavant, et mené des projets pilotes. C’est le cas notamment de « Fribourg pour tous », un guichet social ouvert à tous les citoyens du canton, lancé en 2011. Mais les moyens à sa disposition ont été réduits tout récemment. Par ailleurs, dans le canton de Fribourg les aides sociales doivent être remboursées dès lors que la situation financière des bénéficiaires s’améliore, ce qui, selon moi, tend à renforcer le non-recours.
> Est-il possible de mettre fin à ce phénomène du non-recours aux prestations sociales ?
< C’est une question de volonté politique, de rapport de forces au Parlement. Différents acteurs politiques et de la société civile devraient créer des alliances, unir leurs forces pour faire avancer cette cause.